Analyse et présentation des grands noms de la peinture vénitienne, des Bellini à Véronèse, en passant par les clairs obscurs dramatiques du Tintoret et le soleil du Titien...
Les Bellini

Le doge Leonardo Loredano, par Giovanni Bellini
Giovanni Bellini (environ 1429 - 1516), le plus connu des Bellini, est considéré comme le précurseur de l'école vénitienne. Sa peinture marque la rupture définitive avec le style gothique, par son attachement à la rigueur géométrique, et par des œuvres qui effacent la différence entre monde sacré et profane. Giovanni Bellini incarne avec un talent extraordinaire l’esprit de la Renaissance italienne, mais toujours d’une manière adaptée aux traditions et aux goûts du milieu local.
Iacopo Bellini (1400-1470), le père de Giovanni Bellini, était déjà un peintre renommé. Ses représentations de la Vierge à l’expression grave et au coloris inhabituel gardent quelque chose de la tradition byzantine, encore bien présente à Venise dans la première moitié du XVe siècle. Iacopo a surtout travaillé à de grandes peintures décoratives aujourd’hui disparues. L’esprit de la Renaissance révélé à Iacopo par les artistes florentins, inspire une construction étudiée de ses tableaux et le déploiement de nobles architectures.
Gentile Bellini (environ 1428 - environ 1507), le frère de Giovanni, fut célèbre lui pour ses talents exceptionnels de portraitiste.
Carpaccio
Vittore Carpaccio (environ 1460- environ 1526), de son vrai nom Scarpazza, est un peintre narratif de l'école vénitienne, émule de Gentile Bellini et de Lazzaro Bastiani, influencé par la peinture flamande. Il fut l'un des premiers à utiliser la présence de l'architecture, préfigurant un genre, les Vedute (paysages urbains). Il traitera invariablement de manière grave et naïve, parfois pittoresque, la réalité vénitienne, en marge de la mode picturale de son époque.
Il fut toute sa vie au service des Scuole (écoles), confréries charitables et de bienfaisance qui employaient des artistes dont les mécènes étaient d’illustres familles vénitiennes, ce qui explique que leurs emblèmes figurent en bonne place dans ses œuvres.
Il est célèbre notamment pour ses cycles, dont celui sur les saints Georges, Tryphon et Jérôme, abrité dans la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni.

La tempête, de Giorgione
Giorgione
Giorgione (1477 - 1510), qui fut surnommé ainsi par Vasari « pour son allure et sa grandeur d’âme » (on ignore le patronyme réel du peintre), est connu pour la qualité romantique de son travail, et pour le fait que très peu de peintures soient reconnues comme étant de sa main. Il ne signait pas ses œuvres.
Sa peinture marque un départ dans l'art vénitien, avec ses saints curieusement introvertis et ses modulations sensibles de couleur comme un voile unifiant la peinture. Ceci est peint avec de minuscules taches de couleur, technique que Giorgione a introduit dans la peinture à l'huile, dérivée des techniques d'illumination de manuscrit. Celles-ci ont donné aux œuvres de Giorgione leur lumière extraordinaire pour lesquelles elles étaient célèbres.
Ses travaux les plus célèbres sont Les trois philosophes , La vieille et La tempête. La force de ces tableaux provient en partie de l'incertitude quant à leur signification, leur caractère mystérieux, plusieurs lectures étant possibles.
Titien
Titien (environ 1490 - 1576) fut considéré comme l'un des plus grands portraitistes de son époque, notamment grâce à son habileté à faire ressortir les traits de caractère des personnages.

L'Assomption (détail), de Titien
Dans la peinture de Titien, les couleurs deviennent éblouissantes, soleils, mêlant ainsi au sein de notre regard ébloui les personnages à leur environnement.
En 1516, à la mort de Giovani Bellini, il est nommé à sa suite peintre officiel de la République de Venise et établit un atelier sur le Grand Canal à San Samuele. De nombreux artistes contemporains y passèrent, dont Le Tintoret et Le Greco. En 1520, il exécute une importante commande pour la décoration du Palais des Doges, La Bataille de Cadore (grande fresque qui sera détruite lors d'un incendie en 1577) et trois peintures de scènes mythologiques pour Alphonse Ier d'Este. Il est également chargé de faire tous les portraits des doges successifs, jusqu'en 1555 où la tâche incombe au Tintoret.
A la suite d'un voyage à Ferrare, il fait la connaissance de Frédéric II Gonzague, marquis de Mantoue dont il fait le portrait et pour qui il travaille durant plus de 10 ans, décorant le château de Ferrare de fresques mythologiques.
En 1530, il rencontre Charles V à l'occasion d'un voyage de l'empereur en Italie, par l'intermédiaire du marquis de Mantoue. Trois ans plus tard, Charles V lui accorde le titre de Conte Palatino et Cavaliere dello Sperone d'Oro, un honneur sans précédent pour un peintre. Il peindra une série de portraits des proches de l'empereur.
En 1545 il se rend à Rome à l'invitation du pape Paul III. Le 16 mars il obtient la citoyenneté romaine, et rentre à Venise. La confrontation directe avec les œuvres de Michel-Ange influe énormément sur sa carrière, qui connaît alors une « crise maniériste », marquée par des compositions plus hardies et un coloris aux forts effets de contraste.
En 1548 il se rend à Augsbourg où se tient la Diète du Saint-Empire, présidée par Charles Quint, occasion pour lui de peindre de nombreux portraits de notables et de l'empereur lui-même. Puis il commence à travailler à sa série de Poésie pour le roi Phillipe II. Ces peintures représentent des nus féminins mythologiques, telles Danaé, Vénus et Adonis ou Diane et Actéon, et elles initient la dernière phase de Titien, caractérisée par une touche beaucoup moins graphique et plus libre, où les toiles achevées laissent même voir l'action du pinceau sur la toile; on dit même que Titien aurait peint avec ses doigts certains de ses tableaux à la fin de sa vie.
Le Tintoret

L'enlèvement du corps de Saint-Marc par les vénitiens, du Tintoret
Le Tintoret (1518-1594), Jacopo Robusti de son vrai nom, doit son surnom (le petit teinturier) à son père qui travaillait dans une teinturerie (tintorìa en italien).
Élève de Titien (chez qui il ne resta toutefois que quelques mois), il est réputé pour sa maîtrise des couleurs et des ombres, du rendu de la matière, et est considéré comme l'un des plus grand représentants de la peinture vénitienne. Les courants maniéristes toscan, romain et émilien influencent ses premières peintures. Il avait une grande admiration pour Michel-Ange qui l'a influencé dans sa technique du dessin.
A l'inverse de celle de Titien, la peinture du Tintoret possède une dramaturgie, une atmosphère assez sombre. Un de ses éléments clef est le principe du déséquilibre et de la chute des corps. Sartre analysant l'oeuvre du Tintoret écrivait ainsi : "les damnés tombent d'eux-mêmes, sans que le doigt de Dieu les ait seulement touchés : dès qu'on abandonne la créature à son propre poids, c'est la culbute". Les corps semblent en effet tous pliés sous un poids immense. Genoux pliés, torses courbés, très peu de regards se dirigent vers le ciel, ou alors bien souvent avec désespoir. Il y a dans les peintures du Tintoret une chute perpétuelle, un mouvement sans fin d'aspiration vers le bas, et donc, presque paradoxalement, un sentiment de vie omniprésent et très poignant.
Le Tintoret avait une passion pour les effets de lumière : il réalisait des statues de cire de ses modèles et expérimentait l'orientation des sources de lumière avant de les peindre. En conséquence, certains visages réapparaissent dans différents travaux, sous différents angles et sous un éclairage différent.
Parmi les œuvres les plus connues du Tintoret figurent une série de peintures de scènes de la vie de Jésus et de la Vierge Marie dans la Scuola Grande di San Rocco, dont il est nommé décorateur officiel en 1564.
Véronèse

Les Noces de Cana, par Véronèse
Il a peint de nombreuses fresques d'inspiration religieuse, mais également des tableaux profanes, essentiellement mythologiques ou allégoriques. La mise en scène, les dimensions de ses oeuvres sont souvent spectaculaires, et voulues comme telles.
Véronèse utilisait des couleurs accentuées, il représentait des scènes très détaillées, avec des personnages nettement dégagés des fonds, de forts contrastes, une théâtralité majestueuse. L'architecture possède dans ses tableaux un rôle primordial.
Ses plus fameuses peintures murales demeurent celles décorant la villa Barbaro, à Maser (Vénétie), ensemble illusionniste prenant place dans une architecture conçue par Andrea Palladio.

